L'affinite des quantites intensives avec les differentielles a ete souvent niee. Mais la critique porte seulement sur une fausse conception de l'affinite. Celle-ci ne doit pas se fonder sur la consideration d une serie, des termes d'une serie ef des differences entre termes consecutifs, mais sur la confrontation de deux types de rapports, rapports differentiels dans la synthese reciproque de l'Idee, rapports d'intensite dans la synthese asymetrique du sensible. La synthese reciproque dy/dx se prolonge dans la synthese asymetrique qui lie y a x. Le facteur intensif est une derivee partielle ou la differentielle d'une fonction composee. Entre l'intensite et l'Idee s'etablit tout un courant d'echange, comme entre deux figures correspondantes de la difference. Les Idees sont des multiplicites virtuelles, problematiques ou "perplexes", faites de rapports entre elements differentiels. Les intensites sont des multiplicites impliquees, des "implexes", faits de rapports entre elements asymetriques, qui dirigent le cours d'actualisation des Idees et determinent les cas de solution pour les problemes. Aussi l'esthetique des intensites developpe-t-elle chacun de ses moments en correspondance avec la dialectique des Idees: la puissance de l'intensite (profondeur) est fondee dans la potentialite de l'Idee. Deja l'illusion rencontree au niveau de l'esthetique reprend celle de la dialectique ; et la forme du negatif est l'ombre projetee des problemes et de leurs elements, avant d'etre l'image renversee des differences intensives. Les quantites intensives ne semblent pas moins s'annuler, que les Idees problematiques s'evanouir. L'inconscient des petites perceptions comme quantites intensives renvoie a l'inconscient des Idees. Et l'art de l'esthetique fait echo a celui de la dialectique. Ce dernier est l'ironie, comme art des problemes et des questions, qui s'exprime dans le maniement des rapports differentiels et dans la distribution de l'ordinaire et du singulier. Mais l'art de l'esthetique est l'humour, art physique des signaux et des signes, determinant les solutions partielles ou les cas de solution, bref art implique des quantites intensives.
Ces correspondances tres generales n'indiquent pas toutefois comment l'affinite s'exerce au juste, et comment s'opere la jonction des quantites intensives avec les differentielles. Reprenons le mouvement de l'Idee, inseparable d'un processus d'actualisation. Une Idee, une multiplicite comme celle de couleur, par exemple, est constituee par la coexistence virtuelle de rapports entre elements genetiques ou differentiels d'un certain ordre. Ce sont ces rapports qui s'actualisent dans des couleurs qualitativement distinctes, en meme temps que leurs points remarquables s'incarnent dans des etendues distinguees qui correspondent avec ces qualites. Les qualites sont donc differenciees, et les etendues, pour autant qu'elles representent des lignes divergentes d'apres lesquelles s'actualisent les rapports diiferentiels qui ne coexistent qu'en Idee. Nous avons vu en ce sens que tout processus d'actualisation etait une double differenciation, qualitative et extensive. Et sans doute les categories de differenciation changent d'apres l'ordre des differentiels constitutifs de l'Idee : la qualification et la partition sont les deux aspects d'une actualisation physique, comme la specification et l'organisation, ceux d'une actualisation biologique. Mais toujours se retrouve l'exigence de qualites differenciees en fonction des rapports qu'elles actualisent respectivement, comme d'etendues differenciees en fonction des points remarquables qu'elles incarnent. C'est pourquoi nous avons ete conduits a former le concept de differenc/tiation, pour indiquer a la  fois l'etat des rapports differentiels dans l'Idee ou la multiplicite virtuelle, et l'etat des series, qualitative et extensive, ou ils s'actualisent en se differenciant. Mais ce qui restait ainsi tout a fait indetermine, c'etait la condition d'une telle actualisation.