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Frédéric Voisin et le chant des disques durs

mercredi 3 avril 2002, par Fred


extrait de la page « Portraits », Le Monde, édition du 3 avril 2002

Frédéric Voisin et le chant des disques durs

A l’Ircam, l’Institut de recherche coordination acoustique/musique fondé par Pierre Boulez, tous les studios se ressemblent. Cloisons
insonorisées, longue table de travail avec station d’informatique musicale Next, synthétiseur, console de mixage. Celui où nous accueille
Frédéric Voisin offre un environnement différent : sur les murs, 576 haut-parleurs miniatures dans un réseau de lianes futuristes. "Chaque
haut-parleur ne reçoit qu’un seul bit, mais ils peuvent tous le recevoir en même temps ou tous à des moments différents. L’ensemble devient
donc un formidable instrument de musique. En effet, un bit produisant un clic, il suffit de jouer ce clic assez vite pour obtenir du rythme puis
des fréquences, en élevant la vitesse
."
En théorie, l’affaire paraît bien enclenchée pour notre assistant musical, mais d’ici à ce que soit dévoilée
au public l’installation sonore commandée au Canadien Robin Minard à partir de ce dispositif, gageons que Frédéric Voisin aura eu maintes fois
l’occasion de trépigner d’impatience et de faire résonner le (sous-)sol de l’Ircam au rythme de ses santiags !

Atypique dans la communauté de chercheurs et de musiciens en exercice sous la fontaine Igor-Stravinsky, près du Centre Pompidou, à Paris, ce
grand escogriffe aux faux airs de Clint Eastwood est vêtu d’un jean bouclé par un gros ceinturon et d’un long manteau de cuir assorti à une
paire de bottes, signes avant-coureurs d’une originalité galopante qui vaut à Frédéric Voisin d’avoir échappé à tous les clichés des milieux qu’il a
fréquentés.

Celui de la guitare, par exemple, avec rejet rapide du rock. "Je le ressentais de façon trop violente. J’ai compris par là que la musique était
capable de faire très mal, et j’ai voulu comprendre pourquoi.
"
Avant d’entreprendre des études pour y parvenir, l’enfant rêveur trouve un
antidote à l’aliénation instrumentale en parcourant la nature. Ses sorties dans la vallée de Chevreuse prennent des allures de chasse au trésor
avec exhumation régulière de dents de requin datant de l’ère tertiaire. Jusqu’à décrocher le jackpot un jour de 1980 : "On aurait dit du silex,
mais c’était une côte de 50 centimètres de long, fossilisée. J’ai appelé un copain à la rescousse car il fallait remuer du sable, et l’on a remonté
cinq
Alitherium schinzi, dont un, au squelette entièrement préservé, est aujourd’hui exposé au Museum d’histoire naturelle de Venise.
"

Comment passe-t-on de la découverte d’un mammifère marin vieux de 60 millions d’années à la réalisation de partitions d’avant-garde à
l’Ircam ? Sans doute en prenant l’habitude d’aller au fond des choses. C’est pourquoi, dans une même logique de l’étagement chronologique,
nous faut-il dégager successivement les principales couches de civilisation ayant engendré homo musicus cet à nul autre pareil.

Elevé dans un milieu scientifique, Frédéric Voisin baigne cependant très tôt dans la musique. "Je suis né avec Coltrane dans les oreilles, puis
j’ai appris à relever, avec mon père, des thèmes sur des disques de folklore roumain."
L’étude de l’harmonie au Conservatoire du
10e arrondissement de Paris le marque moins que la personnalité du pédagogue, Jean-Michel Bardez. A la Sorbonne, l’essentiel provient aussi
d’une rencontre. C’est en effet avec Gilles Léothaud (un enseignant polyvalent qui aura aidé à la révélation de bien des étudiants) que Frédéric
Voisin effectuera sa troisième mission en Centrafrique. Car, à l’université Paris-IV, ce dernier s’est peu à peu tourné vers l’ethnomusicologie.

L’INFORMATIQUE ET LE CENTRAFRIQUE
Toujours attiré par la nature, il se passionne pour la musique des Inuits et envisage de partir au Nouveau-Québec après son service militaire
dans les chasseurs alpins. Un entretien avec Simha Arom, directeur de recherche au CNRS, doit compléter sa préparation sur un plan
méthodologique. L’échange est fructueux, mais pas dans la direction attendue puisque l’ethnomusicologue franco-israélien lui propose de
l’assister dans son travail sur les Pygmées. Et voilà Frédéric Voisin aux prises avec un DX7 (synthétiseur de pointe commercialisé par Yamaha)
en pleine brousse, pour tenter d’offrir aux musiciens du cru un partenaire virtuel. Avec quel objectif ?"Vérifier, en étudiant la réaction des
interprètes, la pertinence des modèles définis par l’ethnomusicologue.
"

On connaît le rôle joué par Simha Arom dans la prospection rythmique de György Ligeti à partir des polyphonies pygmées. On peut
aujourd’hui se familiariser avec le travail de Frédéric Voisin par le biais de son site Internet (www.fredvoisin.com) et apprécier la teneur de
certains paradoxes :« C’est en Centrafrique que j’ai vraiment appris l’informatique musicale ! » Mais le champ d’action de l’ethnomusicologie
conduit encore plus loin si l’on en croit ce spécialiste de l’intelligence artificielle qui développe actuellement un logiciel de création
chorégraphique tout en continuant de plancher sur 300 chants inuits enregistrés en 1935 par Paul-Emile Victor.

"Je me suis toujours demandé quelles étaient les structures de pensée qui permettaient d’imaginer ce type d’homométrie. Alors j’effectue des
simulations sur ordinateur et j’avance pas à pas.
" Vers les concerts de neurones. Artificiels lors d’un premier concert en 2001, mais peut-être
bientôt biologiques.

Qu’un tel cerveau n’ait point été recruté par le CNRS demeure un mystère. Que Frédéric Voisin ait travaillé comme vendeur de disques à la
Fnac ou comme documentaliste à TF1 afin de nourrir une fille chérie, qui va aujourd’hui sur ses douze ans, ajoute aussi à l’inattendu d’une
biographie qui croise depuis peu les activités du groupe Art Zoyd.

Plus conforme à son destin paraît son engagement à l’Ircam comme assistant musical. Encore qu’il ait dû une nouvelle fois s’adapter au terrain.
« J’étais pétri de théorie. Il m’a fallu faire les choses, produire du son. » Avec les compositeurs qui lui sont affectés pour réaliser une œuvre,
Frédéric Voisin développe une spécificité liée à son passé d’ethnologue. Une attention au geste musical qui séduit, par exemple, Jean-Luc Hervé
mais aussi un désintérêt pour la notion de créateur qui le démarque encore de la population des studios. "Mon rôle consiste à mettre en valeur
des idées. Je ne suis ni compositeur ni interprète. Je fais de la musique et je ne vois pas beaucoup de différence entre mon travail actuel à
l’Ircam et celui effectué jadis en Centrafrique.
"
En effet, ne s’agit-il pas ici et là de communiquer avec des neurones ?

Pierre Gervasoni

Prochain concert : Face cachée , du chorégraphe Rachid Ouramdane. Du 4 au 6 avril à La Ménagerie de verre, 12, rue Lechevin,
Paris-11e.

Biographie

1966
Naissance à Bois-Colombes.

1986
Musicologie à la Sorbonne et sémiologie à l’Ecole des hautes études en sciences sociales.

1989
Mission en Centrafrique avec Simha Arom.

1995
Assistant musical à l’Ircam

2001
Premier concert personnel avec un réseau de neurones.